Pourquoi les feuilles changent de couleur (et pas toutes en même temps)
À Paris, on croit voir arriver l'automne dès la mi-septembre, quand les marronniers des boulevards commencent à roussir. C'est un faux départ. La plupart sont malades, rongés depuis l'été par la mineuse, un petit papillon dont la chenille creuse les feuilles et les fait sécher avant l'heure. Le vrai changement, il faut aller le chercher dehors, quelque part entre la mi-octobre et la Toussaint, quand les nuits deviennent franchement froides et que les journées restent claires.
L'arbre, lui, se prépare depuis un moment. Tout l'été, ses feuilles sont pleines de chlorophylle, qui garde la lumière rouge et bleue et nous renvoie le vert. Quand les jours ont assez raccourci et que le froid s'installe, il ferme peu à peu la base de chaque feuille avec une sorte de petit bouchon, et la sève cesse d'y monter. La chlorophylle se défait, et on voit enfin les jaunes et les orangés qui étaient là depuis le printemps, cachés sous le vert. C'est le jaune d'or des bouleaux, des charmes, des peupliers. Les rouges, c'est autre chose : certains arbres, comme les érables, les merisiers ou les sorbiers, fabriquent de nouveaux pigments à ce moment-là. Personne ne sait vraiment pourquoi. On parle d'une protection contre le soleil ou contre les insectes.
Tout ne change pas au même rythme. Ça dépend de l'essence, de l'altitude, de la santé de l'arbre, de la terre où il pousse. Souvent, c'est la cime qui part la première. Le hêtre, par exemple, ne passe jamais par le rouge : comme le rappelle l'Office national des forêts dans son dossier sur l'arbre en automne, il vire du jaune au brun. Les jeunes hêtres gardent d'ailleurs leurs feuilles sèches tout l'hiver, couleur cuivre, et ça fait un drôle de bruit de papier quand le vent passe. Pour que les couleurs tiennent, il faut du soleil, des nuits fraîches sans trop de gel, et pas de tempête. Il suffit d'un coup de vent pour tout mettre par terre en une nuit. Chaque région a son moment, alors voici quatre endroits où on aime aller marcher à cette saison, chacun à sa date.
Le Morvan : l'eau noire et les hêtres du Beuvray
Depuis Paris-Bercy, il faut un peu moins de trois heures de TER pour arriver à Avallon, au nord du Morvan. C'est une montagne basse et ronde, en granit, pleine de sources, de tourbières et d'étangs. L'eau y est sombre, presque noire, à cause de la tourbe, et elle reflète les arbres comme un miroir mal essuyé. Pendant des siècles, c'est cette forêt qui a chauffé Paris. On coupait le bois à l'automne, et au printemps on ouvrait les étangs pour gonfler les ruisseaux. Les bûches descendaient alors toutes seules, par l'Yonne jusqu'à Clamecy ou par la Cure jusqu'à Vermenton. Là, on les liait en longs radeaux, des « trains de bois » de plus de soixante-dix mètres, que des flotteurs menaient sur la Seine jusqu'aux quais de la capitale. Quand on se chauffe au bois à Paris aujourd'hui, on a du mal à imaginer ça.
La forêt a beaucoup changé depuis. Après la guerre, on a planté du Douglas un peu partout, en rangs serrés, et certains versants ont des airs de Forêt-Noire. Pour retrouver les vieux hêtres, il faut descendre tout au sud, au mont Beuvray. C'est là qu'était Bibracte, la grande ville gauloise où Vercingétorix aurait été choisi comme chef. Sur le plateau, les vieux chemins sont bordés de « queules », des hêtres que les paysans pliaient et tressaient autrefois pour faire des haies et garder les bêtes. Ils ont continué à pousser tout tordus. Début novembre, dans le brouillard, on dirait des chandeliers. La première fois, on a passé plus de temps à les photographier qu'à marcher. Au retour, on s'arrête au marché d'Avallon pour un pot de miel, des châtaignes et, avec un peu de chance, quelques cèpes ramassés le matin même dans les bois alentour.
La forêt de Bercé et le Loir : les chênes de Colbert
Pour ceux qui aiment les forêts droites comme des cathédrales, il faut aller vers la Sarthe : un train jusqu'au Mans, puis une petite demi-heure de TER jusqu'à Château-du-Loir. La forêt de Bercé commence juste au nord. Des chênes surtout, et des hêtres, sur des milliers d'hectares. On dit que c'est un reste de la grande forêt des Carnutes, ce qui est peut-être un peu romancé. Ce qui est sûr, c'est que Colbert l'a fait aménager pour fournir du bois aux bateaux de la marine royale. Certains chênes ont plusieurs siècles, avec des troncs si droits et si hauts qu'on se tord le cou pour voir où commencent les branches. C'est d'ici que sont partis quelques-uns des chênes qui ont servi à refaire la flèche de Notre-Dame. Ça fait quelque chose de penser qu'on a marché à côté.
Fin octobre, le sol disparaît sous les feuilles de hêtre et les fougères devenues rousses. On peut marcher longtemps sur les grandes allées sans croiser grand monde, à part un chevreuil ou des ramasseurs de trompettes-de-la-mort penchés dans les creux humides, vers la fontaine de la Coudre. Ils ne vous diront jamais où sont leurs coins, inutile de demander.
Le soir, on redescend vers le Loir, du côté de Lhomme ou de Ruillé. Sur les coteaux exposés au sud, on fait un vin blanc sec, le Jasnières, uniquement avec du chenin. L'appellation est minuscule, et on la connaît à peine en dehors de la région. Les caves sont creusées dans le tuffeau, la pierre blanche et tendre des châteaux de la Loire. Il y fait frais toute l'année, et les murs sont couverts d'un champignon noir, épais comme du feutre, qui se nourrirait des vapeurs d'alcool. Un vieux chenin, qui sent le coing et la cire, avec une poêlée de champignons, c'est à peu près tout ce qu'on demande après une journée dans les bois.
Le massif des Bauges : les érables sous les falaises
En montagne, le bon moment, c'est quand les vaches sont redescendues et que les stations n'ont pas encore ouvert. Pendant quelques semaines, en octobre et au début de novembre, les sentiers sont presque vides. Les Bauges sont coincées entre les lacs d'Annecy et du Bourget. On y monte en train jusqu'à Chambéry ou Aix-les-Bains, puis en car jusqu'au Châtelard. C'est l'un des Parcs naturels régionaux les plus discrets. On y trouve moins de monde qu'à Annecy, et pourtant c'est à côté.
Le massif est un peu bizarre à regarder. Un géologue nous a expliqué un jour que certains sommets étaient d'anciens fonds de vallée, remontés et retournés au fil du temps. On n'a pas tout compris, mais ça se voit dans les falaises, pliées comme des pages. Sous la dent d'Arclusaz, les érables et les hêtres passent au jaune d'œuf et à l'orange brûlé, et le contraste avec la roche grise est saisissant. Dans les fruitières des villages, on achète de la tome des Bauges, avec sa croûte grise et un peu poussiéreuse, faite avec le lait de vaches qui étaient encore là-haut quelques semaines plus tôt.
Le Cantal : descendre du train à la montagne
Le Cantal est le seul endroit qu'on connaisse où l'on descend du train directement en montagne. La gare du Lioran, sur la ligne Clermont-Ferrand–Aurillac, est perdue au milieu des sapins, à plus de mille mètres. On sort du quai, on lace ses chaussures, et on monte vers le Plomb du Cantal. La montée est longue, et on sent ses cuisses et il vaut mieux être un minimum en forme, sinon on finit les mains sur les genoux.
Ici, il vaut mieux venir tôt, fin septembre ou début octobre. À la tombée du jour, on entend encore le brame des cerfs qui résonne d'une vallée à l'autre, vers la Jordanne ou le Puy Mary. La première fois, on a cru à une vache malade. Sur les crêtes, les grandes feuilles de gentiane ont séché sur pied, et les myrtilliers ont viré au rouge sombre. Vue d'en haut, la lande ressemble à un vieux tapis. On redescend avec un cantal entre-deux, un sac de lentilles blondes de Saint-Flour, et un salers si on trouve un buron encore ouvert.
| Destination | Y aller sans voiture | Ce qu'on y voit | Dans le sac au retour |
|---|---|---|---|
| Le Morvan | TER depuis Paris-Bercy jusqu'à Avallon. | Les hêtres tordus du Beuvray, les étangs sombres. | Miel, châtaignes, cèpes. |
| Bercé et le Loir | Train jusqu'au Mans, puis TER jusqu'à Château-du-Loir. | Les grands chênes, les fougères rousses, les caves dans la pierre. | Une bouteille de Jasnières. |
| Les Bauges | Train jusqu'à Chambéry ou Aix-les-Bains, puis car jusqu'au Châtelard. | Les érables jaunes sous les falaises. | Une tome des Bauges, des noix. |
| Le Cantal | TER Clermont–Aurillac, arrêt au Lioran. | Les crêtes, le brame, la lande rouge. | Du cantal, des lentilles blondes. |
Partir léger
Partir en octobre ou en novembre, c'est aussi payer moins cher et trouver de la place dans les gîtes. Et le train change beaucoup de choses. D'après l'ADEME, le transport pèse de loin le plus lourd dans l'empreinte carbone du tourisme, avion compris. Laisser la voiture règle donc une bonne partie du problème. Surtout, ça change le rythme du week-end.
Avec un simple sac à dos, on n'essaie pas de voir dix villages dans la journée. On pose ses affaires dans une chambre d'hôtes ou un gîte, par exemple chez Accueil Paysan, on passe au marché le samedi matin pour un pain, du fromage et deux pommes, et on part marcher depuis la porte. Si cette façon de voyager vous tente, Tour d'Horizon a rassemblé quelques idées pour voyager plus durablement en France, sans que ça coûte une fortune.
Le dimanche soir, dans le train du retour, on a les jambes lourdes après quatre ou cinq heures de marche. Au fond du sac, il reste souvent quelques feuilles de hêtre glissées dans un livre et une poignée de châtaignes, qui finiront grillées à la poêle, comme on les servait autrefois rue d'Aboukir.